Toute réflexion faite j’ai dit à Mademoiselle je m’étiole et elle a pris l’air étonné, habitude hypocrite, je sais qu’elle n’est pas étonnée depuis le temps qu’elle m’observe et qu’elle attend la chute, c’était à dessein que feignant la tristesse j’ai dit je m’étiole pour savoir où elle en était à mon propos, or je sais, elle attend toujours. Elle a donc pris l’air étonné et elle a répondu allons allons un peu de nerf, ne vous laissez pas abattre, voyez votre voisin lui on peut dire qu’il est à plaindre mais vous voyons soyez raisonnable, avec la gourmandise de qui savoure un baba. Circonstances de ma rencontre avec Mademoiselle.

Très ordinaires. Je traversais le couloir, ce boyau qui n’en finit pas et ciré à pierre fendre si j’ose dire, pas un jour que quelqu’un ne se flanque par terre, n’importe qui de bien constitué ne peut s’engager là sans se contracter de partout et bien entendu les semelles et talonnettes antidérapantes sont prohibées, elles font paraît-il des marques sur le parquet. Je m’engage donc dans le couloir en sortant de ma chambre, il devait être dix heures vingt-huit, je m’étais rassemblé sur le pas de ma porte, que rien ne cloche, de l’équilibre, j’avais à transporter un petit paquet de sucreries ficelé par mes soins pour ma nièce mais je tiens à traverser le couloir les mains libres, me sens plus en sécurité, de sorte que le colis était fixé au deuxième bouton de mon paletot, un rase-pet qui me vient de mon père. Mon chapeau sur le crâne, j’aurais à sortir tout à l’heure, la poste, mais projetais de m’arrêter dans le hall où se trouveraient peut-être des connaissances avec qui bavarder, j’ai toujours aimé la conversation. Me voilà donc prêt à la traversée. Je me lance. Pas à pas, jamais trop prudent.

Ne pas s’embarquer à la légère.

Ne pas vouloir péter plus haut que son rase-pet.

A propos de ma chambre elle a neuf mètres carrés déduction non faite de l’armoire, du lit, du lavabo, de la table, du fauteuil et de l’étagère, autant dire qu’on s’y tourne difficilement, elle donne par une fenêtre à guillotine sur une cour sans soleil mais très propre, la concierge est scrupuleuse et le propriétaire doit être en cheville avec un entrepreneur, les façades sont périodiquement ravalées, le blanc est moins triste que le gris, n’empêche que la vue est malgré tout lassante. A propos de l’étagère elle est Second Empire, j’y aligne les bibelots suivant un ordre immuable, des tabatières, des petits vases, des miniatures, des figurines, il m’arrive encore de réagir certains soirs contre cet ordre et d’en changer mais je ne peux m’endormir sans revenir à l’immuable, des heures passent ainsi à retourner au statu quo. Me voilà donc prêt à la traversée.

Je n’avais pas fait deux pas que je croise Mademoiselle. Je stoppe par galanterie. Elle me sourit. Je dis quelque chose d’aimable. Elle répond. Je réplique avec l’air qu’on sait. Elle duplique avec l’autre.Nous poursuivons nos chemins.

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